FRAGMENTS
POUR UNE CARTOGRAPHIE
Il est souvent passionnant de se poser la question de son outil :
quelles sont ses caractéristiques, et en quoi impliquent-elles un usage particulier ? Concernant la photographie, la
question semble aller de soi : processus mécanique
permettant l’exacte et fidèle reproduction de la
réalité, l’outil
s’avère a priori idéal pour la
recherche documentaire. Cependant, ce serait oublier que cette vision
monoculaire et perspectiviste est un choix(1), une manière de
rendre compte - à travers un complexe jeu de lentilles -
d’un possible agencement du réel : c’est
une proposition de représentation du monde. Et
s’il suffisait d’être réaliste pour rendre compte de la réalité, nous
n’aurions sans doûte pas eu besoin, avec Walker
Evans, d’inventer le style
documentaire.
Quelles sont donc les qualités
permettant à une image d’être
finalement perçue comme image documentaire ?
A Roubaix, la question essentielle pour moi était de rendre
compte de ce lieux, de le rendre image, de «faire voir le
visible»(2). Il ne s’agissait pas de proposer mon
regard particulier mais de permettre à cette ville de se
construire en images : «il ne s’agit plus de parler
de l’espace ou de la lumière, mais de faire parler
l’espace et la lumière qui sont
là»(3). Il ne s’agit pas non plus de
s’effacer devant son sujet (est-ce seulement possible ?) mais
de laisser l’espace et le temps me regarder comme je les
regarde. Je regarde et cela me regarde. Tenter alors de regarder la
ville pour la laisser devenir image ; tenter de la voir image, de
révéler une «forme qui
pense»(4) comme a pu le dire Chomsky de la peinture.
L’objectivité étant bien sûr
une notion peu fiable (rien ne permettant de rendre tous les lieux,
à tous les instants et surtout de palier ma propre
incompétence à appréhender toutes les
réalités d’un lieu à un
instant donné), le travail devait donc aussi assumer son
aspect parcellaire.
Lorsqu’on établit la cartographie d’un
lieu, une part considérable du travail
s’élabore autour de décisions qui
seront prises. Le choix d’une échelle de
représentation, le choix des aspérités
et des signes qui seront ou non montrés, le choix
d’objets jugés remarquables ou non. Tous ces
choix, et bien d’autres, sont dictés par
l’usage qui sera fait de cette carte ; la projection plane du
lieu ainsi répertorié ne sera jamais tout
à fait la même selon qu’on aura
privilégié l’une ou l’autre
de ses qualités. Il n’en reste pas moins que ces
différentes représentations seront celles
d’un même lieu et qu’aucune ne pourrait
être considérée comme plus
réaliste ou vraisemblable. On peut cependant se
poser la question de la possibilité d’une carte
qui, tout en ne prétendant pas à
l’exhaustivité, la suggèrerait et
exprimerait les agencements, les voies, flux et rythmes internes du
lieu : sa projection mentale, son miroir ; une architecture en image de
sa réalité.
Dans ce travail, les images ne peuvent être vues
séparément car elles n’ont
d’intérêt
qu’associées les unes aux autres, afin que leur
sens de lecture soit induit par les échanges formels qui
s’opèrent alors entre elles. Séparer ce
genre d’images en entités autonomes ne me semble
pas juste. Chaque image se verrait en effet devenir symbolique et devrait alors contenir
l’ensemble de ce qui peut être dit sur
le sujet. C’est pourquoi on tombe si facilement
dans l’exotisme, dans la mise en exposition des seules caractéristiques du lieu
décrit et donc finalement la caricature.
C’est pourquoi j’ai choisi ce système de
binôme, une image répondant à
l’autre comme un recto-verso, un dedans-dehors. Les
légendes sont elles-mêmes très
descriptives, localisant précisément les lieux de
prise de vue, spatialisant ainsi les images, avec cette
volonté d’induire un trajet, une
déambulation, de dessiner un chemin.
La prise en compte du caractère inachevable de ce travail
implique une forme qui devient forme plastique, proposition
d’une architecture du monde. Et peut-être reste-t-il
alors l’essentiel : la quête d’un
agencement du chaos, d’une proposition plastique de ce qui
articule notre espace et notre temps, une histoire du réel
à réagencer...
Delphine Lermite
janvier 2006
Notes
1. «La perspective de la Renaissance n’est pas un
truc infaillible : ce n’est qu’un cas particulier,
une date, un moment dans une information poétique du monde
qui continue après elle.»Maurice Merleau-Ponty,
L’oeil et l’esprit, 1964, p51
Au sujet de la perspective, voir aussi les textes de Daniel Arasse,
Histoires de peintures, 2003
2. Maurice Merleau-Ponty, ibid, p29
3. Maurice Merleau-Ponty, ibid, p59
4. Cité in Daniel Arasse, Histoires de peintures, 2003
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